Interview de Jean Roché par Lison Caillou

Introduction                                                            

Bonjour Jean Roché !

Vous êtes le spécialiste mondial des chants d’oiseaux, qu’est-ce-qui vous a amené à choisir cette spécialité, rare et très pointue ?

Je suis seulement un spécialiste parmi d’autres, ou si nous parlons de la France, oui, j’ai été le pionnier, mais la relève actuelle est bien assurée par mes élèves.

Quel est l’itinéraire qui vous a conduit vers les oiseaux ?

Il n’y a pas eu d’itinéraire, c’est inné ! D’emblée, je suis né proche de la nature, vivement attiré par le monde animal. Dès l’âge de 3 ans, j’avais plein de bocaux, aquariums et autres terrariums dans ma chambre, tous remplis d’insecte, de grenouilles, de salamandres. Je dois beaucoup à ma mère qui accepté cela ! J’ai aussi fait un herbier, puis une collection de papillons, mais l’observation de bêtes sur le terrain me passionnaient d’avantage encore.

Donc tout est parti d’une passion ?

Cela s’est fait tout seul, je me suis laissé conduire par une force, qui me guidait à mesure que la vie se déroulait ! Peut-être que c’est cela qu’on appelle une vocation ? Si vous voulez, je peux vous raconter, un peu, les étapes…

Allons-y, je vous écoute…

J’ai passé ma petite enfance à Meudon, banlieue sur hauteurs au Sud-Ouest de Paris. J’habitais avenue du Bassin, ou quelques rares maisons étaient noyées dans de grands parcs à l’abandon, plantés d’arbres immenses. Le bois de Meudon était, dans les années 30, une belle forêt encore sauvage, et commençait juste en haut de l’avenue.

J’étais attiré irrésistiblement par les chants des oiseaux. Sur le chemin de l’école, quand j’entendais un Merle noir ou une Grive musicienne, je m’arrêtais et j’écoutais, comme s’il s’agissait d’un message personnel et important. J’étais concerné par ce chant.

Puis la famille a déménagé au 2 rue Nungesser-et-Coli, non loin de là, dans une maison située en bordure de la voie ferrée, que j’ai nommée «  La maison du train ».

Juste au-dessus de mon lit, à l’étage, il y avait une petite fenêtre carrée, toujours ouverte, donnant directement sur la couronne d’un grand chêne.

Au printemps, une Grive musicienne avait l’habitude de venir chanter au faîte de l’arbre. Elle chantait donc à quelques mètres de mes oreilles ! Dès l’aube, la puissance de son chant me réveillait. J’écoutais cette étrange musique, à la fois pleine de force et de douceur, en gardant les yeux fermés, comme dans un rêve.

Le chant de la Grive musicienne est un des plus beau que l’on puisse entendre dans nos contrées. Les phrases, très régulières, sont remplies de motifs mélodiques bien ciselés et énergiques. Le timbre, sifflé, est tantôt doux, tantôt un peu rauque.

J’ai essayé, à plusieurs reprises, de surprendre ce musicien magique. Je me levais sans bruit, ouvrais doucement la porte donnant sur la terrasse, et, à pas de loup, j’allais jusqu’à son extrémité, qui donnait sur le grand chêne. Mais, quelque soit ma prudence, le chant s’arrêtait net, et je voyais une flèche brune plonger dans les buissons.

Oui, cette Grive musicienne a été mon initiatrice à la musique des oiseaux. Aujourd’hui, trois quarts de siècle plus tard, je n’ai jamais oublié l’émotion très forte qu’elle me donnait chaque matin. Dès ce moment de ma vie, je crois que j’étais déjà, de plein pied, dans le monde musical des oiseaux.

Auriez-vous aimé être un oiseau ?

Je me sens oiseau. Ce qui va de pair avec une sorte de maladresse, en temps qu’humain, dans notre société. C’est un sentiment à la fois fort et irrationnel.

Je ne trouve pas les mots justes pour dire ce que je ressens. Peut-être est-ce une forme de douce folie ?

Si vous étiez un oiseau, lequel souhaiteriez-vous être ?

Je choisirais d’être le Troglodyte musicien d’Amazonie, appelé aussi « El Violoniste » par les indiens. Il chante en couple, lors de jolies parades nuptiales. Mâle et femelle se font face, posés sur une branche près du sol – on dirait qu’ils s’embrassent – mêlant leurs chants comme dans une fugue à deux voix !

Pourquoi l’oiseau chante-t-il ?                                       

Quelle nécessité impérieuse amène l’oiseau à chanter, quelles sont ses motivations ?

La réponse physiologique est que, la lumière augmentant au printemps, le taux de testostérone augmente également dans le sang du mâle… On peut le dire plus simplement qu’il chante pour séduire sa femelle.

Les oiseaux vivent dans un monde émotionnel puissant, et le pulsion amoureuse du mâle pour sa femelle est évidente. Les deux phénomènes, hormonal et psychologique, sont liés. Le mâle amoureux semble prendre un immense plaisir à chanter !

Chez presque toutes les espèces, le chant est une façon de conquérir un territoire, et de signifier à ses rivaux potentiels, que « ce territoire est bien occupé, et sera bien défendu, le cas échéant ». Le chant est le moyen d’attirer les femelles. Dans la nature, un mâle privé de voix ne trouve pas de partenaire.

Quant l’oiseau chante-t-il ?                                      

Les chants d’oiseaux marquent traditionnellement l’arrivée du printemps. Les oiseaux chantent-ils à d’autres périodes de l’année ?

Toutes les espèces chantent au printemps, pendant la période de reproduction, mais il y a aussi des chants à d’autres périodes. On peu entendre, dès les beaux jours de février, la Mésange charbonnière. D‘autres commencent à chanter plus tard, comme la Fauvette des jardins, qui n’arrive de migration qu’à la mi- mai.

En plein été, en pleine chaleur du mois d’aout, le Pigeons ramier roucoule. A l’automne, après le quasi-silence de l’été, il y a des chanteurs, notamment parmi les espèces qui se mettent en couple et choisissent leur territoire à cette saison. C’est le cas de la Chouette hulotte, qui chantera d’ailleurs tout l’hiver.

Un autre chanteur d’automne est le Rougegorge. Il met moins d’ardeur dans son chant qu’au printemps, ses phrases sont plus décousues, imprévisibles, et coupées de longs silences. Il accompagne de sa voix tremblante le coucher du soleil.

Les oiseaux ont-ils un moment favori de la journée pour chanter ?

Le lever du jour, bien sur, le fameux « dawn chorus » ( concert de l’aube ) des Anglais, est le plus riche en chants ! Non seulement les espèces diurnes commencent à chanter à cette heure – en mai-juin, c’est vers 4 H. 30 du matin – mais les espèces nocturnes aiment bien lancer un ultime chant aussi à ce moment !

Ensuite, chaque espèce a plus ou moins ses heures favorites, sans qu’il y ait une règle absolue.

le Traquet motteux chante à l’aube, il s’envole et zigzague dans le ciel, en lançant ses courtes phrases explosives.

Le Pouillot siffleur aime surtout siffler sa douce phrase descendante aux heures plus chaudes de la fin de la matinée.

La petite Chouette chevêche miaule et couine du crépuscule à l’aube. Hélas, elle disparaît de nos campagnes, faute de vieux arbres pour nicher.

Le Rossignol philomèle arrive d’Afrique à la mi-avril, de chante comme un fou, nuit et jour, jusqu’à début juillet. Peu d’espèces ont une telle endurance !

Comment l’oiseau chante-t-il ?                                       

Les oiseaux chantent-ils dans des endroits précis ?

La plupart ont des postes de chant fixes. Tout le monde a remarqué, en ville, que les Tourterelles turques affectionnent les antennes de télévision, ou que les Merles noirs chantent souvent en haut des toits. Par contre, au jardin, le Rossignol chante toujours caché au cœur des buissons, il est très difficile de l’apercevoir !

La vie des oiseaux est organisée spatialement, et chaque espèce a plusieurs espaces de vie. Un petit espace, en général très discret, dans l’environnement immédiat du nid, où les oiseaux sont silencieux, pour ne pas éveiller la curiosité des prédateurs.

Un espace de recherche de nourriture, de taille variable, qui peut être immense. Pour un couple d’Aigles royaux, ce sera un massif montagneux.

Enfin l’espace « territoire » proprement dit, qui sert à la reproduction, et que le mâle conquiert et protège. Pour le défendre contre les mâles rivaux de son espèce, il en fait régulièrement le tour, chantant vigoureusement sur des endroits précis, qui sont ses postes de chant.

Un Loriot choisira un grand arbre, bien feuillus, où il reste invisible, et d’où son chant porte loin.

Une Bouscarle de Cetti fait un tour du propriétaire effréné, s’arrêtant quelques secondes seulement pour lancer une ou deux phrases brèves, au cœur des buissons qui bornent son territoire.

L’Alouette des champs n’a pas de territoire à proprement dit, elle lance son chant continu en vol, en effectuant de grands cercles dans le ciel. Certes, elle reste plus ou moins au-dessus du nid de sa femelle, qui couve au sol, mais il son poste de chant, c’est un hectare de ciel !

Les oiseaux sociaux, qui nichent en colonie, n’ont ni territoire ni poste de chant. Ou alors, on peut dire que le territoire est réduit à la dimension du nid, comme dans les colonies d’oiseaux marins où les nids se touchent. Les Mouettes tridactyles braillent sans arrêt, posées sur leur nid.

La Caille des blés, oiseau marcheur et nichant à terre, chante dans un rayon de 50 mètres autour de son nid, en suivant des trajets variables. Elle n’a pas de poste de chant précis !

Enfin, d’autres oiseaux, comme les Pouillots, chantent par intermittence en se baladant à l’extrémité des branches, pendant qu’ils recherchent des insectes. Ils chantent donc un peu n’importe où, à travers leur territoire assez vaste.

Comment l’oiseau émet-il son chant ?

L’homme possède un larynx, qui lui permet de chanter une seule note à la fois. Les oiseaux ont un syrinx double, en forme de Y, qui leur permet d’émettre 2 notes à la fois ! 

Ce syrinx perfectionné permet aux oiseaux d’émettre des sons parfaitement contrôlés, purs ou impurs, avec ou sans harmonique. Ce qui a pour résultat des changements de timbres époustouflants !

Bâtis pour le vol, les oiseaux ont une capacité pulmonaire importante. Cela leur donne une voix puissant, et la capacité de chanter très longtemps de suite. L’Alouette lulu chante en vol dans la nuit pendant des heures, et s’entend à plusieurs centaines de mètres.

Certains oiseaux pratiquent le chant continu, comme l’Engoulevent d’Europe. Son ronronnement nocturne est émis pendant l’inspiration et l’expiration, et peut durer plus de 10 minutes !

Le chant vocal                                                               

On dit que l’oiseau chante, serait-il plus exact de dire qu’il siffle, comme nous faisons lorsque nous l’imitons ?

Le Merle noir siffle, le Chevalier aboyeur aboie, la Chouette effraie chuinte, L’Oedicnème criard crie, le Tisserin du Cap grince, le puffiln des Anglais hurle, la Cisticole des joncs émet des bip bip, le Turnix d’Andalousie mugit, etc.

Le chant prends toutes sortes de formes sonores, selon les espèces !

Au Brésil, j’ai fait une rencontre étonnante : le Héron chanteur…

C’est bien le seul de sa famille qui a une jolie voix… Il fait un peu la tyrolienne, en octaves !

Chez les oiseaux, est-ce que la femelle chante aussi ?

En règle générale, le mâle chante seul. Mais il existe pas mal d’exceptions. Comme toujours, en éthologie, la science du comportement, on observe qu’il n’y a aucune règle absolue !

Chez le Turnix d’Andalousie, une sorte de caille qui vit de l’Espagne du Sud et à l’Inde, le mâle couve les œufs sur le nid qu’il a construit à terre. C’est la femelle qui chante, on entends ses séries de mugissements graves, au petit matin, dans les champs ou les étendues de palmettes.

Chez le Torcol fourmilier, il n’est pas rare que la femelle chante

en même temps que le mâle. Sa voix est plus aigue et éraillée.

Hors d’Europe, il existe beaucoup d’espèces d’oiseaux chez lesquelles mâle et femelle chantent de concert. Citons les Troglodytes d’Amazonie, les Cossyphes africains, et la grande famille des Barbus, très répandue en Afrique et en Asie.

Y a-t-il de véritables duos musicaux, lors des parades nuptiales ?

Distinguons deux cas. La femelle du Torcol fourmilier chanter en même temps que le mâle, mais c’est chacun pour soi, il n’y a aucune créativité musicale, les chants ne son pas synchronisés.

Chez certains Turdidés, très doués musicalement, comme le Merle à poitrine tachetée africain, c’est tout autre chose. Il s’agit d’un véritable « duet » – mot inventé récemment pour décrire des chants d’oiseaux organisés rythmiquement. Ici, la voix de la femelle est bien synchronisée avec celle du mâle.

J’ai eu la chance, une seule fois dans ma vie, d’assister à un concert d’oiseaux à 4 voix, parfaitement synchronisées. Une telle observation n’a été cité qu’une seule autre fois dans la littérature ornithologique, depuis une cinquantaine d’années.

J’étais dans le désert du Kalahari, en Afrique du Sud, entrain d’enregistrer un couple de Bookmackerie, nom local de la pie-grièche à plastron noir. Le couple chantait en duet, à son habitude, c’est à dire à deux voies très rythmiques et parfaitement synchronisées. Arrive alors, sur le même arbre, le couple voisin, qui lui aussi chantait en duet dans le voisinage.

Pendant une petite minute, les 4 chants se sont synchronisés parfaitement !

J’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’une adaptation automatique, comme si cette espèce, pratiquant le duet quotidiennement, ne pouvait pas chanter autrement.

Quelle est la part de l’inné et de l’acquis ? Y a-t-il un apprentissage du chant ?

Les espèces d’oiseaux primitives, apparues sur terre il y a 70 à 120 millions d’années, ont des chants très primitifs. Les mouettes, les hérons, les cormorans, ne pratiquent pas l’improvisation musicale !

En revanche, les fauvettes, rossignols, grives et merles, espèces récentes apparues sur terre il y a moins de 10 millions d’années, charment nos oreilles de leurs chants. Ce sont les petits Passereaux, dont la plupart, mais pas tous, émettent des mélodies, des rythmes, et des timbres d’une grande variété.

Ces passereaux chanteurs émettent aussi des cris, ce qui est très différent. Les cris ont un sens précis : cris de douleur, de demande de nourriture, de demande de copulation, de contact en vol pendant les migrations, de menace, d’alarme, etc… Ces cris sont innés. Certains cris sont compris pas d’autres espèces, comme le cris d’alarme des Geais des chênes, qui prévient du danger cerfs, chevreuils et sangliers, et tous les oiseaux de la forêt.

Dans le chant, la part d’inné et d’appris est très variable, selon les espèces. Voici quelques observations que j’ai pu faire dans la nature.

Les jeunes Pinsons, dans leur première année d’adultes, émettent une sorte de brève roulade descendante. C’est la structure innée de leur chant. Et puis, à mesure que la saison de reproduction avance, le chant s’orne de quelques notes nouvelles, et chaque mâle finit par avoir un petit répertoire de 3 et 5 phrases légèrement différentes. Mais cela ne devient jamais un chant de fauvette !

C’est à l’écoute des autres mâles plus âgés, par une sorte d’émulation, que cette ornementation musicale apparait. C’est la partie apprise du chant.

Dans le Luberon, j’ai assisté, chaque année, à l’apprentissage des jeunes mâles de Loriots d’Europe. Dès leur sortie du nid, après quelques jours de vadrouille, les jeunes se mettent à chanter n’importe comment ! On dirait des fauvettes, ils ont un babil ininterrompu, fait de toutes sortes de notes claires ou rauques, qu’on entend presque toute la journée.

Le père semble furieux, et il poursuit ses fils énergiquement, avec force « karara » de colère, en leur répétant le chant traditionnel

– un joli « tireliou » puissant, mais assez peu varié. Cela dure deux ou trois semaines. Ensuite, tout rentre dans l’ordre : les jeunes font le même tireliou que papa, avant leur départ en migration. C’est pour la vie, semble-t-il, puisque de retour l’année d’après, ils ont gardé le même chant ! La tradition musicale se transmet ainsi de génération en génération.

Dans ce cas, on voit que la forme du chant traditionnel, imposée par le père, est moins complexe que le long babil inné.

Concerts d’oiseaux                                                  

On entend souvent des concerts d’oiseaux dans la nature, on a l’impression qu’ils se répondent. Qu’en est-il exactement ? Les oiseaux dialoguent-ils entre eux ?

Le plus souvent, il s’agit d’un mélange de chants individuels, chaque mâle chante pour lui, ou plutôt, pour son espèce.

Mais au sein d’une même espèce, il y a une compétition vocale, qui donne cette impression de dialogue.

Dans les parcs, dès qu’un Merle noir se met à chanter, ceux qui sont en limite de son territoire se mettent lui répondent aussitôt. Est-ce pour le plaisir de faire de la musique ensemble ? C’est plutôt une réponse de rivaux, une sorte de concours de chant !

Imitations                                                                     

Certains oiseaux imitent aussi la parole humaine. Font-ils cela pour jouer, s’agit-il d’espièglerie ?

Espièglerie, je ne sais pas, mais imiter les sons environnants est courant chez beaucoup d’espèces.

Plusieurs témoignages ont rapporté que, Gare Montparnasse, à Paris, au début du siècle dernier, les étourneaux sansonnets, qui y nichaient en nombre, imitaient les bruits bien particuliers des différentes machines à vapeur.

Au printemps, les chants des étourneaux sont pleins d’imitations d’autres cris ou chants d’oiseaux : Courlis, Mésange charbonnière, Buse, Vanneau huppé, Merle noir, etc.

Chez mon ami Hermann HEINZEL, illustrateur ornithologue bien connu, qui vit dans une ferme du Gers, j’ai fait une découverte curieuse. En famille on parle l’Allemand, et sur la cheminée, il y a une petite cage avec une Perruche bleue. Elle parle aussi, c’est son chant, l’Allemand tout le temps !

J’ai demandé à Hermann ce qu’elle disait, il m’a répondu « Rien qui ait un sens, c’est n’importe quoi, mais l’accent est parfait » !

Un autre imitateur excellent est la Rousserolle verderolle. Comme l’Etourneau, elle imite à peu près toutes les vocalisations qu’elle entends dans son secteur.

L’hypolaïs ictérine fait de même, d’ou le nom populaire qui lui a été donné dans le nord-est de la France de « Contrefaisant ».

Les Perroquets, mais aussi les Pies, les Geais, les Corbeaux, ou encore les Mainates imitent à la perfection, en captivité, le langage humain. Sur le Causse Larzac, j’ai même rencontré dans le jardin d’un médecin, un Perroquet gris du Gabon qui chantait le début de

On peut apprendre à un Perroquets certains mots, et même quelques phrases. Et les geais, pies et corbeaux élevés en captivité peuvent faire de même.

Un jour, en Afrique du Sud, dans la forêt de Swellendam, j’avais envie d’enregistrer le Cossyphe du Cap, mais l’oiseau restait silencieux. Mais je savais comment faire ! Je siffle les 8 premières notes de la chanson «  Le Pont de la Rivière Kwaï » : sol-mi, mi-fa-sol-mi, mi-do ! Immédiatement, l’oiseau arrive vers moi et imite cette phrase à la perfection ! Et, pendant vingt bonnes minutes, je siffle d’autres airs, et il les répète sans faute !

Il a tellement bien imité mon sifflement que, à mon retour, en écoutant la bande en studio, je n’arrive pas à distinguer les phrases de l’oiseau des miennes !

Une autre fois, à la Martinique, je suis dans la forêt des Pitons du Carbet, non loin du volcan. C’est le royaume du fameux Siffleur des montagnes, un virtuose tout à fait exceptionnel.

Pour certains habitants de Pointe-à-Pitre, la distraction habituelle du dimanche est de venir pique-niquer là, de s’asseoir au bord de la route, et de se mettre à siffler un petit air de quelques secondes.

Au bout de quelques instants, le siffleur arrive, se pose tout près, et imite la phrase parfaitement. Il peut en imiter ensuite d’autres, mais il est un peu lunatique, il s’arrête longtemps, s’en va, revient, et recommence ses imitations après une pause.

Donc, il semblerait qu’il y ait plusieurs sortes d’imitations ?

Distinguons 3 cas d’imitation. Quant le Perroquet, ou le Mainate, répète une phrase de son maître, c’est un jeu. Il s’ennuie en cage, et a besoin d’un échange avec son entourage.

Quand l’Etourneau sansonnet, la Rousserolle verderolle, ou le Contrefaisant, introduisent dans leur toutes sortes d’imitations brèves, Olivier Messiaen appelle cela « recomposition musicale».

Ces oiseaux ont bien un chant à eux, typique par la longueur des phrases, le rythme, les sonorités, mais ils utilisent les sons ambiants pour remplir le tempo de leur chant.

Il y a encore un troisième cas, c’est celui de l’imitation pour la défense territoriale. J’en ai enregistré un bel exemple au Lac de Mallemort, en Provence, dans une roselière. Une Rousserolle effarvatte chantait tranquillement sur son territoire, une étendue de roseaux assez bien délimitée par un sentier.

Survient une Rousserolle turdoïde agressive, qui la poursuit un peu, et qui se met à chanter très fort. Il faut dire que les deux espèces sont très proches, vivent dans les mêmes milieux, et sont en partie concurrentes, mais la Turdoïde est plus grande.

Réaction immédiate de l’Effavatte, elle adopte très exactement le chant de la Turdoïde, et se rapproche de l’intrus, qui décampe au bout de deux minutes.

Cette scène étonnante ma appris qu’une espèce peut parfaitement adopter le chant d’une autre, en cas de besoin, pour défendre son territoire. Ce qui veut dire que ces petits chanteurs sont capables de chanter de plein de façons différentes, mais qu’ils en restent au chant traditionnel lorsqu’ils ne sont pas dérangés.

Je voudrais vous raconter une anecdote concernant mon voyage en Egypte, en mars. J’avais découvert les chants d’oiseaux typiques de ce pays, Engoulevent d’Egypte, la Téléphone tchagra, le Bulbul des jardins, etc. De retour chez moi, début avril, à Collobrières, dans le massif des Maures, une Pie-grièche à tête rousse chante en haut de mon cerisier. Elle arrive juste de sa migration de printemps

Quel n’est pas ma surprise d’entendre des imitations parfaites d’Engoulevent, de Téléphone et de Bulbul, répétées avec insistance ! Je consulte ma bibliothèque ornithologique, et je trouve que l’Egypte est un des pays ou cette Pie-grièche à tête rousse va hiverner ! Ainsi, elle et moi, nous avons fait le même voyage, et elle me raconte le sien !

Le chant instrumental                                               

On dit que certains oiseaux pratiquent une forme de chant instrumental, pouvez-vous nous en dire davantage ?

Le chant instrumental le plus spectaculaire est celui de la Cigogne blanche, émis lors des parades au nid ! L’instrument, c’est son bec. Males et femelles claquent du bec en longues séries, se saluant alternativement en renversant leur tête en arrière, lors des parades sur le nuptiales.

Un autre chant instrumental bien connu, c’est le tambourinage du Pic épeiche, qui porte très loin. Qui ne l’a pas entendu en forêt, au printemps ? Au lieu de chanter, la plupart des Pics sélectionnent quelques troncs ou branches creuses qui résonnent bien, et s’en servent comme d’un tambour.

Autres formes de chants instrumentaux, l’oiseau utilise ses plumes, pour produire des sons. La Bécassine des marais, lors de ses parades nocturnes en vol, utilise tour à tour sa voix, puis sa queue ! Lors de piqués à grande vitesse, elle met sa queue en éventail, et le flux des ailes fait vibrer les plumes, produisant un chevrotement puissant.

Plusieurs espèces, comme le hibou des marais, claquent des ailes lors de leurs parades en vol, produisant des véritables petites détonations. Le claquement est produit par les plumes des ailes, dont l’extrémité dépassent le mur du son, comme le fait la mèche d’un fouet.

D’autres oiseaux mélangent voix et bruits du corps. Je suis dans la forêt amazonienne, un gros Cassique à crête, perché juste au-dessus de ma tête, lance un puissant roucoulement, enchainé a bruit d’ailes frottées l’une contre l’autre. Il se démène tellement que j’ai peur qu’il me tombe dessus !

De même, l’oiseau familier des chasseurs, le Faisan de Colchid,e a un chant bref : corkcork, suivi immédiatement d’un battement d’ailes puissant.

Les cygnes tuberculés volent d’habitude silencieusement. Mais, au moment des amours, ils orientent les plumes de leurs ailes de telle façon qu’elle produisent un son doux et puissant.

En pleine forêt sauvage du Canada, dans un Parc National, je suis surpris d’entendre une moto démarrer ! Au troisième démarrage consécutif, je découvre, non loin de moi, une Gélinotte à queue fine, perchée bien droite sur une souche, qui se frappe la poitrine de ses ailes, en accélérant…

En Laponie, pendant les nuits claires de du printemps, on entend une sorte de galop de cheval rapide dans le ciel. C’est le chant de parade en vol de la Bécassine sourde. J’avoue ne pas savoir comment elle fait…

L’écoute humaine                                                     

Est-ce que l’homme est capable de percevoir l’intégralité des chants d’oiseaux ?

Oui et non. Oui, au niveau des fréquences émises par les oiseaux, qui sont assez proches de celles que notre oreille perçoit, du moins lorsque nous sommes jeunes. Nous entendons alors jusqu’à 20.000 Hz dans les aigus. Mais ce seuil baisse à mesure que l’on prend de l’âge, certaines personnes âgées n’entendent plus les oiseaux.

Et non, à cause de notre faible acuité auditive. Je m’explique.

Des petits passereaux, comme l’alouette des champs, le traquet motteux, l’accenteur mouchet, le serin cini, et bien d’autres, peuvent émettre, et entendre séparément, 300 sons à la seconde. Nous sommes loin de cette performance ! A partir de 20 sons par seconde, notre oreille ne perçoit plus qu’un son continu !

La structure ultra-fine de ces chants émis à la vitesse ahurissante de 200 ou 300 sons par seconde échappe à notre oreille. Nous entendons seulement une sorte de bouillie sonore aigue. Pour découvrir les mélodies, les rythmes et les timbres qu’ils contiennent, nous devons recourir à l’écoute au ralenti.

Note : J’ai produit sur ce sujet le seul CD qui existe au monde : « Drôles d’Oiseaux » publié chez FREMEAUX, ainsi qu’un ibook, disponible dans Apple Store  :

« La Musique Cachée des Chants d’Oiseaux – Vol. 1 – Au Pays des Alouettes ».

Chants d’oiseaux et musique humaine                       

Peut-on dire que les oiseaux font de la musique ?

Il y a le verdict de l’ordinateur. On met dans sa mémoire toutes sortes de bruits, et de musiques, et de chants d’oiseaux. Et on lui demande de faire le tri entre bruits, et musique. Invariablement, les chants d’oiseaux sortent dans la case «  musique ».

C’est facile à comprendre. Les bruits sont aléatoires, non organisés. Les chants d’oiseaux possèdent rythmes, lignes mélodiques, timbres caractéristiques. Comme notre musique.

Et puis, il y a l’avis unanime des compositeurs, depuis le Moyen-Age. De Jannequin à Messiaen, beaucoup se sont inspirés des chants d’oiseaux comme Beethoven, Saint Saëns, et Olivier Messiaen. Lors d’une visite qu’il m’a faite pour écouter mes enregistrements originaux, Olivier Messiaen me disait que homme et oiseaux partagent le même monde musical, et que l’oiseau avait été, au cours de l’évolution, le maître de musique de l’homme.

Avez-vous collaboré avec des musiciens ?

Je sais que Olivier MESSIAEN s’est inspiré dans ses œuvres de

mes enregistrements, puisqu’il est venu les écouter, chez moi à Orsay, plusieurs fois, me disant combien c’était intéressant pour lui. Quelques uns de ses élèves, comme Bernard MACHE ou Jean-Louis FLORENTZ, m’ont demandé des chants d’oiseaux et les ont utilisés dans leurs compositions, mais il n’y a pas eu de collaboration directe.

Peut-on dire que les oiseaux ont un langage ? Leurs cris ont-ils une signification précise ?

Leurs cris constituent un langage, et chez les espèces les plus intelligentes, Mésanges et Corbeaux, ont a recensé jusqu’à 60 « mots » différents, y compris certains ayant un sens abstrait, tel que : danger venant du ciel, ou danger venant de la terre.

Expéditions ornithologiques

Comment préparer une expédition ?

D’abord, choisir quelles partie de notre planète je veux explorer.

Je ne me focalise pas sur telle ou telle espèce, cela risquerait de me faire perdre du temps. Je choisis plutôt différents milieux, que je veux explorer à fond. C’est comme cela que j’ai le plus de chances de faire de belles rencontres.

Je me renseigne sur la saison de nidification des oiseaux, sur la météo, sur les parcs nationaux et régionaux, et sur les moyens de communication, et je fixe les dates.

Je cherche un livre sur les oiseaux du pays, je réserve une 4 x 4, et je contacte mes collègues ornithologues qui vivent sur place, ou qui déjà allé dans le pays. Rien ne vaut les conseils de quelqu’un qui a la connaissance du terrain.

Peut-on faire une expédition tout seul?

On peut partir à deux, c’est mieux, et utile pour la sécurité. Mais pour enregistrer, de toutes façons, il vaut mieux être seul.

Un silence total est nécessaire, donc, sur le terrain, chacun ira de son côté. J’ai voyagé le plus souvent avec ma compagne, ou l’un de mes enfants, ou parfois avec un ami.

Comment trouver les oiseaux que vous recherchez, lorsque vous êtes en terre inconnue ?

Si l’on recherche les oiseaux en général, l’exploration par milieux est la plus fructueuse. Mais si l’on recherche telle ou telle espèce précisément, l’aide des collègues est précieuse, et certains livres ou articles donnent des indications. Et puis, dans les lieux privilégiés, parcs et réserves, le personnel aide souvent les chercheurs.

Pour être honnête, je dirai qu’il y a un énorme facteur de chance, ou d’intuition, appelons cela comme vous voulez, et que, de ce côté, j’ai toujours été gâté.

Comment se déroule une journée de prise de sons ?

La journée est souvent très longue… Elle commence avant l’aube, une heure ou les espèces nocturnes redoublent d’activité, et se termine tard dans la nuit, pour la même raison. La matinée est un moment à ne pas manquer, et en soirée, souvent les chants reprennent. Un repos éventuel est possible en milieu de journée,

aux heures les plus chaudes. Je me souviens qu’en Laponie, au-delà du Cercle Polaire, le soleil ne se couche pas, et il n’y a pas de repos, les oiseaux chantent sans arrêt !

Je ne fais presque jamais d’affut, sauf lorsqu’une espèce particulière l’exige. Je marche presque tout le temps, c’est une quête active, les oiseaux ont leur territoire, c’est en se déplaçant beaucoup qu’on a les meilleures chances de les rencontrer.

Par contre, si on veut enregistrer une ambiance naturelle, dans un lieu précis, alors là il faut s’installer, et ne pas bouger pendant des heures.

Quelles principales difficultés rencontrez-vous ?

Les difficultés de la prise de son sur le terrain sont innombrables, et ne cessent de croître avec l’expansion de l’humanité. Bruits de moteurs d’avion, d‘auto, de bateau, de moto, de tronçonneuse sont parfois infernaux. Les bruits naturels ne manquent pas non plus et empêchent souvent la prise de son : pluie, vent, torrents, mer agitée.

Dans certains cas, les insectes sont une catastrophe, comme les myriades de moustiques en Laponie ! Au Brésil, à certaines heures, des concerts de Cigales assourdissants empêchaient toute prise de son !

Au niveau du matériel, il y a toutes sortes de pannes possibles : de batteries, les câbles arrachés, de faux contacts dus à l’humidité.

Le pire, c’est parfois aussi la fatigue, ou l’absence d’oiseaux, tout simplement !

Rencontres et anecdotes                                            

Vous avez sans doute fait des rencontres extraordinaires, que vous pourriez nous raconter?

Je vous raconterai deux anecdotes. La première, au Brésil, dans un Parc National à ½ heure de marche de toute route carrossable.

C’est la tombée de la nuit, j’enregistre du haut d’une petite colline les ambiances des marécages environnants. Soudain, j’entends un bruit de ferraille, comme si un vieux camion déglingué fonce sur moi. Je sais que c’était impossible, pas de route ! Ce bruit vient du ciel, à toute vitesse ! Je l’enregistre néanmoins, le bruit devient infernal, je me baisse, et un grand oiseau me frôle en vol.

C’était la Bécassine géante d’Amérique du Sud, en parade nuptiale… Elle poursuivait sa course dans le ciel prenant de la hauteur, puis, lors de piqués vertigineux, elle émets ces sons incroyable – Dieu sait comment !

Une autre fois, j’étais au Maroc, dans le Moyen-Atlas, à la recherche des singes qui habitent les forêts de cèdres. Pour une fin de mars, il faisait très chaud, je faisais une sieste à l’ombre d’un buisson. Je suis réveillé par un chant d’oiseau étrange, que je ne connais pas, et je réalise aussitôt que le chateur est perché juste au-dessus de ma tête, à moins d‘un mètre !

Ma parabole étant posée dans l’herbe, tournée vers le ciel, je parviens à mettre mon enregistreur en route presque sans bouger, et j’enregistre, sans rien voir. A bout de quelques minutes, j’entends un fort cri de Geai, et je vous l’oiseau qui quitte le buisson d’un vol rapide. Ce jour-là, j’ai fait le plus bel enregistrement de Geai de ma vie, et j’ai appris qu’il chantait parfois comme une fauvette !!

Y a t’il un oiseau qui vous a particulièrement « fait courir », et qui manque encore à votre collection ?

Depuis longtemps j’avais envie d’enregistrer la Bargette de Térek, une des seules espèces qui me manquaient pour l’Europe. Ce limicole niche en Sibérie et dans le Nord du Japon, mais on a signalé 2 couples nicheurs sur la presqu’ile d’Oulu. C’est un lieu battu par le vent, avec une végétation rase de terre salée, et en plus, on y a construit plusieurs énormes réservoirs de pétrole, plus de 20 mètres de haut. Mais, au dernières nouvelles, il semblait que la Bargette nichait toujours là.

J’arrive d’une étape de 800 km, dans l’après-midi, et je vois ma Bargette posée en haut du réservoir, sur une sorte de bastingage, qui chante tant qu’elle peut. Je savoure déjà la victoire mais, étant fatigué et assoiffé, je m’autorise 10 minutes de pause pour manger un sandwich. Ceci fait, je monte mon matériel – je transporte toujours démonté et emballé – et au moment ou je me mets à enregistrer, à la seconde même, la Bargette s’arrête de chanter ! Elle ne devait plus chanter malgré de jours d’attente sur place !

J’ai réussi à savoir pourquoi elle était silencieuse ! J’ai trouvé son nid, à terre, au pied du réservoir, qui contenait 3 poussins à peine sortis de l’œuf. Et le père consacrait tout son temps à les nourrir, oubliant de chanter !

Avez-vous enregistré des oiseaux devenus rares, ou disparus ?

Oui, j’ai enregistré pas mal d’oiseaux rares ou en danger de disparition, et, aux Antilles, deux espèces qui figuraient sur le RED BOOK de l’UICN comme étant éteintes. Il s’agit de la Grive trembleuse de la Martinique, que j’ai retrouvée dans les Pitons du Carbet, et du Troglodyte de la Guadeloupe, enregistré près de l’usine de Bonne Mère. Il semble que depuis ces deux espèces aient totalement disparu.

Quel est votre plus bel enregistrement ?

Un Cossyphe africain sans doute, difficile de choisir, j’aime particulièrement le Cossyphe d’Heuglin. Par moments, sa femelle l’accompagne merveilleusement.

Avez-vous enregistré dans des lieux ou des conditions insolites ?

Oui, par exemple, à Banyuls, je voulais enregistrer le Discoglosse peint, un crapaud très rare qui se reproduit sur les flaques d’eau d’un ressaut rocheux en bordure de plage. J’avais peu de temps, il faisait un vent épouvantable, et je ne voulais surtout pas emporter ces Crapauds très protégés. Alors, je les ai juste pris pour une nuit, et mis dans le lavabo de ma chambre d’hôtel. Ils étaient fous amoureux et ne pensaient qu’a chanter et à s’accoupler, et j’ai pu faire un bon enregistrement depuis mon lit, en mettant le micro dans la salle de bain… Le lendemain mati,n je les ai rapportés dans le ruisseau où je les avais pris.

Sonothèque                                                             

Votre sonothèque représente un patrimoine d’une richesse culturelle et scientifique considérables. N’avez-vous jamais eu envie, pour assurer sa conservation et sa mise à disposition du public, de créer un musée, ou une fondation ?

J’ai fait plusieurs tentatives pour créer une fondation, depuis 30 ans. J’ai pris contact avec le Ministère de la Culture sous Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac et Sarkosy, sans résultat. J’ai aussi contacté des muséum d’histoire naturelle. Aucune tentative n’a abouti jusqu’à ce jour, mais j’ai bon espoir.

@Votre sonothèque se limite t’elle aux chants d’oiseaux ?

Non, pas du tout, tous les bruits de la nature m’intéressent ! Amphibiens, mammifères, insectes, bruits de mer, du vent, de l’eau, j’ai en archives des centaines heures de tous ces sons !

Parmi les sons que j’aime le plus, permettez-moi de vous en faire écouter un concert d’amphibiens d’Amazonie, le brame du Cerf rouge en France, et les Grillons d’Italie dans mon jardin, à l’automne.

Discographie – Edition – Distribution – Clientèle      

39 – Votre discographie est impressionnante, de quoi faire pâlir de nombreux artistes !

Oui, par le nombre ! Près de 200 titres, en 50 ans, et mes éditeurs ont vendu plus d’un million de CD. Mais beaucoup de mes titres n’ont pas dépassé quelques milliers d’exemplaires.

J’ai produit, et le plus souvent publié moi-même, trois sortes d’ouvrages :

  1. Les Concerts ou ambiances naturelles en stéréo, ce sont des évocations des paysages sonores de notre planète ;
  1. Un répertoire des grands virtuoses, comportant les plus beaux chants d’oiseaux du monde ;
  1. Et des « guides sonores » pour aider à l’identification des espèces à l’oreille.
  1. Des cédéroms et des DVD éducatifs

Au début c’était des disques noirs, 33 ou 45 tours, puis les cassettes, puis les CD et cédéroms, et maintenant, ce sont les DVD, et le téléchargement. Et en 3013, mon premier iBook, pour tablettes et Mac.

Comment expliquez-vous que les « concerts de la nature » ne soient pas plus présents à la radio ?

En Angleterre, et en Scandinavie, les chants d’oiseaux sont très présents sur les radios. En France, Italie, Espagne, on piège et mange encore les petits oiseaux… Le public n’est pas le même du tout !

J’ai fait des émissions à la radio toute ma vie : une année sur France Inter, tous les dimanches matin ; 10 heures sur France Musique : « Le Chant de l’Oiseau »; et enfin, 2 samedi après-midi sur France Musique. J’ai été presque le seul, et cela fait en moyenne quelques heure dans l’année !

Aviez-vous imaginé, au départ, que cette passion vous permettrait de gagner votre vie ?

Cela s’est produit tout seul, sans aucun calcul financier au départ. C’est une histoire d’amour entre le public et les chants oiseaux. J’ai su diversifier les ouvrages : divers guides sonores, collection consacrée des grands virtuose, et paysages sonores pour les voyageurs, ou pour le dépaysement. Il y avait une petite clientèle pour chaque genre.

Très peu de gens exercent aujourd’hui mon métier dans le monde, sans doute moins de 20 personnes. Le plus souvent ils dépendent d’un muséum, d’une université, ou d’une radio.

Où peut-on acheter vos ouvrages ?

Sur Internet. On peut aussi commander sur mon site : jeanroche.fr

Est-il facile de se faire éditer ?

C’est devenu très difficile. C’est pour cela que j’ai créé mes propres maisons d’édition, SITTELLE et CEBA, pendant 25 ans. C’est ce qui m’a permis de faire ce que je voulais. Mais j’ai du fermer ces deux sociétés voici quelques années, elles perdaient de l’argent.

La crise actuelle n’arrange rien, le CD est en perte de vitesse, il est de plus en plus piraté.

Quels sont vos projets ?

J’ai toujours envie de faire plein de choses, comme de raconter l’histoire des chants d’oiseaux depuis le premier d’entre eux, l’Archéoptéryx, qui vivait il y a 160 millions d’années. Mais nous sommes à l’ère du téléchargement, et j’ai cessé d’éditer.

Matériels de terrain                                                  

Vous avez été un pionnier, et vos débuts ont du être difficiles. Quel matériel existait à cette époque ?

Au départ, en 1957, j’avais un magnétophone non-portable RADIO-STAR, une batterie de voiture 12 volts et un transformateur en 22O volts, ainsi que des rouleaux de câbles de 200 mètres de long, de ma fabrication. En tout, 90 kilos de matériel…

La technique consistait à aller accrocher les micros dans les arbres, et à attendre que l’oiseau vienne chanter à proximité.

Si l’oiseau ne venait pas, la séance, ou la journée, était perdue !

Puis les magnétophones se sont allégés, il y a eu les BUTOBAS, les TASCAM, les UHER, et bien d’autres, tous portables. Parmi eux, les NAGRA 3 et 4 que j’utilisais, pesaient avec leurs batteries, dans les 13 kilos.

Dans les années 80, c’était le début des enregistreurs numériques, les DAT, de SONY et d’autres marques, qui enregistraient sur cassettes DAT, et qui tenaient dans la poche !

Côté micro, les anglais et américains ont utilisé, dès les années, 50, le réflecteur parabolique ou parabole, et je me suis mis à fabriquer et à vendre avec succès mes propres modèles.

Enfin la parabole extraordinaire TELINGA est arrivée de suède, elle ne pèse même pas 1 kilo, et a éclipsé tous les autres modèles dans le monde !

Cette parabole amplifie énormément le son, elle permet d’enregistrer un oiseau jusqu’à 100 mètres de distance, ou de l’entendre à plus d’un kilomètre.

Quels équipements faut-il aujourd’hui pour enregistrer dans la nature ?

Il faut donc une parabole/micro avec son câblet, un enregistreur numérique et sa carte, et des écouteurs. Le tout pèse moins de 2 kilos !

Stages de formation                                                 

Vous avez initié beaucoup de jeunes à la bioacoustique, quels rapports entretenez-vous avec eux ?

Oui, j’ai adoré transmettre ma passion. Cela se passait naturellement : quelques passionnés venaient au CEBA, je leur mettais en main un équipement de pointe, et nous allions à la pêche aux sons dans la nature. Je leur montrais les bons gestes, les tactiques, je n’ai jamais eue l’impression de donner un cour.

J’ai fait des stages pour des classes de collèges, venus notamment de Paris, et il y avait une belle ambiance. La découverte des sons avec cette grande super-oreille qu’est la parabole est vraiment une aventure, que les enfants ont adoré.

Films et photos                                                       

Paris Match vous a consacré, en 1969, un article de 10 pages

Avec de remarquables photos d’insectes. Avez-vous aussi photographié les oiseaux que vous avez enregistrés ?

Il est très difficile, en expédition, de trimballer à la fois un matériel photo et un matériel de prise de son. Quant à utiliser les deux à la fois, c’est carrément impossible. J’ai donc choisi le son.

Avez-vous, au cours de vos expéditions, fait des observations scientifiques sur le comportement des oiseaux, que vous n’avez pas encore relatées ?

J’ai observé des comportements intéressants, mais ma démarche n’est pas celle d’un scientifique. Je m’intéresse avant tout à la MUSIQUE des oiseaux – aux chants les plus évolués, ceux de certains Passereaux, qui sont arrivés au stade où chaque mâle a son propre chant, unique au monde.

J’ai toujours essayé d’identifier correctement les oiseaux que j’ai enregistrés, et j’y suis le plus souvent arrivé, bien qu’en forêt tropicale, ce soit très difficile. Mais, quand je rencontre un oiseau qui a un chant superbe, sur l’instant, je suis plongé dans l’écoute, dans l’émotion. Je peux l’enregistrer pendant des heures. Pour le plaisir.

Je n’ai pas l’impression d’avoir rencontré une espèce, mais bien plutôt un individu, une entité vivante, y compris sur le plan de sa présence spirituelle.

Par exemple, ma rencontre avec le Petit Gobemouche bleu des collines, enregistré dans le Yunnan en Chine. Certains mâles chantent gaiement, sur le mode majeur, d’autres on des phrases tristes, sur le mode mineur. Chacun a sa propre musique, unique au monde !

N’avez-vous jamais eu envie d’écrire votre vie si captivante ? Votre père était déjà âgé lorsqu’il a écrit son roman le plus connu, il n’est donc pas trop tard !

J’y ai pensé souvent, j’en ai envie. Est-ce que j’aurais le temps ?

Peut-être que cet interview est un début ?

Depuis une dizaine d’années vous vous êtes remis à la photo, c’est toujours la nature, mais cette fois-ci, c’est la beauté – au travers des jeux de la lumière et de l’eau, qui vous attire. L’Art, diront certains. Comment vous est venue cette autre passion ?

Je n’ai pas d’explication ! Jai eu envie de faire de la photo, et j’en fais ! Comme pour le son, je me suis débrouillé seul, en autodidacte. Certains de mes amis me disent que je fais toujours la même chose : capter les vibrations des chants d’oiseaux, ou celles de la lumière, quelle différence ? Recherche de la beauté…

Problème de l’identification des espèces                   

L’identification des oiseaux est souvent difficile, on perçoit le chant avant de voir l’oiseau, parfois même, on ne le voit pas.

Il arrive aussi que plusieurs individus d’espèces différentes se trouvent au même endroit. Comment identifier à coup sur ?

L’identification pose souvent des difficultés, surtout en forêt tropicale. Les oiseaux sont petits, et parfois plusieurs espèces se ressemblent. La végétation est impénétrable… En Europe, c’est beaucoup plus facile, il y’ a moins d’espèces, et on les voit mieux.

Il faut des bonnes jumelles, et un bon livre-guide. Et une grande patience…

Conseils aux débutants                                            

Quels conseils donneriez-vous à un novice pour apprendre à reconnaître les oiseaux à leur chant ?

Pour l’Europe, acheter mes disques me semble utile ! Pour les autres pays du monde, il y a aussi des disques.

On peut adhérer à une association, comme la LOP, qui organise des sorties avec des personnes très compétentes. Ou sortir avec une ami connaissant bien les chants d’oiseaux.

Pour apprendre vite, on peut utiliser la méthode qui consiste à écouter une cassette ou un CD dans lequel le nom de l’oiseau est annoncé juste avant le chant. L’écouter 30 ou 50 fois, en quelques semaines, pendant qu’on conduit ou qu’on se repose, sans y prêter la moindre attention.

Par la suite, lorsqu’on entends un chant d’oiseau, l nom vous vient à l’esprit automatiquement ! C’est un apprentissage subliminal, automatique, sans aucune écoute d’apprendre.

La seconde méthode est d’enregistrer soi-même, sur le terrain. Si on écouter simplement un chant d’oiseau dans la nature, on s’en souvient 5 minutes après, peut-être le lendemain, mais on l’oublie rapidement. Dans ce cas, c’est notre mémoire courte qui est sollicitée.

Par contre, si on enregistre, en faisant les gestes volontaires nécessaires, et si on réécoute plusieurs fois le chant, on fait marcher sa mémoire longue, et on se souvient.

Après plus de 50 ans, je me souviens encore parfaitement du chant d’une Grive musicienne que enregistrée en 1958, près de Nantes, un de mes tout premiers enregistrements,

Revenons sur l’histoire de votre vocation                  

Revenons à vos origines. Votre mère, Denise Renard, était décoratrice, et votre père, Henri Pierre Roché, était collectionneur de tableaux, critique d’art et écrivain – c’est l’auteur du roman « Jules et Jim », mis à l’écran par François Truffaut.

J’ai évolué dans un milieu différent, celui des ornithologues, des amoureux de la nature, des écologistes.

Vous avez un caractère rebelle, vous n’aimiez ni l’école, ni le monde médiatique, cherchiez-vous refuge dans la nature ?

C’est vrai que je n’ai jamais supporté l’école, ou toute forme d’enseignement. J’ai inventé mon métier. Mais j’ai beaucoup appris des autres, simplement en les observant.

Oui, je pense que mes 50 années d’enregistrement dans des coins sauvages de notre planète étaient une sorte de fuite, en tout cas au début. Mais, petit à petit m’est venue l’envie d’apporter ce que je découvrais aux hommes, de le partager. Surtout, ne pas l’enterrer au fond d’un tiroir. C’était une façon de me réconcilier avec la société, en lui offrant le fruit de mon travail.

N’avez-vous jamais eu envie de vivre auprès d’une tribu, au bout du monde, en complète harmonie avec la nature ?

J’ai longtemps rêvé d’être ethnologue. Et si je l’avais été, je crois que je me serais vraiment intégré, y compris en me mariant et en ayant des enfants dans cette tribu. J’aime faire les choses à fond. Ce sera pour une autre vie…

Vous êtes depuis l’enfance en harmonie avec la nature, qui vous le rend bien !

Si vous faites allusion au fait que j’ai des sauterelles et des grenouilles rainettes en liberté, dans ma maison, parmi de nombreuses plantes, je vous répondrai que je ne suis pas certain que ces bestioles sentent l’empathie que j’ai pour elles !

Mais il suffit de leur créer un milieu favorable, et d’ouvrir grand portes et fenêtres, et elles viennent s’installer toutes seules… Vous remarquerez cependant que je n’ai pas d’animal domestique, rien que des bestioles sauvages et libres de s’en aller !